PODCAST PODCAST - En poste pendant plusieurs années à Shanghai, le CEO d’Artefact Édouard de Mézerac raconte comment la Chine, privée des puces américaines, est devenue l’une des grandes puissances mondiales de l’IA. Il est l’invité de Superpuissance, le podcast de Challenges.

Quand il débarque à Shanghai à l’été 2016, avec son épouse et leurs deux enfants, Édouard de Mézerac pense apporter un savoir-faire. Son employeur d’alors veut conquérir la Chine et compte sur son expertise en data analytique et machine learning. Mais les choses ne se sont pas passées comme prévu. Parmi ses premiers chantiers, il travaille pendant 18 mois avec son équipe pour le département technologique de JD. com, l’un des géants chinois de l’e-commerce. Le taux d’erreur des prévisions de ventes tournait autour de 50 % ; il fallait le faire baisser de cinq points.

Il découvre la puissance des ingénieurs chinois, et l’écart saisissant avec les acteurs traditionnels, centenaires ou cinquantenaires, qu’il accompagnait jusqu’alors. En 2018, les fondateurs d’Artefact l’approchent pour lui proposer de développer l’activité du groupe en Chine. Il accepte. Revenu en France en 2024 pour prendre les commandes de l’entreprise, il orchestre à présent depuis Paris le déploiement des stratégies d’IA dans les entreprises.

Le mythe d’un retard général

Et le patron d’Artefact continue de suivre de près les évolutions en Chine dans le domaine de l’IA. On aurait pu croire le pays à la traîne, sous le coup des embargos américains sur les composants essentiels, notamment les puces. Le premier plan stratégique sur l’IA date de 2017, avec l’ambition d’une domination en 2030. Sur les grands modèles de langage, elle a certes démarré plus tard, mais elle était déjà dans la course en machine learning, notamment en reconnaissance d’image. L’un de ses champions, SenseTime, est devenu un grand acteur de la reconnaissance faciale.

Pour combler son retard, la Chine a misé sur l’open source, souvent en lien avec les universités. Le classement de Hugging Face en témoigne : huit des dix meilleurs modèles ouverts sont chinois, dont cinq versions de DeepSeek et trois de Qwen, le modèle d’Alibaba. Les modèles économiques varient : Alibaba gagne de l’argent chaque fois qu’un modèle tourne sur son cloud, tandis que Moonshot AI, l’un des nouveaux AI Tigers, rend son modèle payant au-delà d’un seuil de consommation.

Le goulot des puces et de l’électricité

Sur les modèles fermés, en revanche, il estime que la Chine accuse encore au moins six mois de retard. En cause, la puissance de calcul : privée des dernières puces Nvidia, l’industrie chinoise est bousculée par les autorités pour qu’elle fabrique ses propres composants. Mais la rareté a rendu les ingénieurs créatifs. Leurs modèles consommeraient jusqu’à cent fois moins d’électricité et de puces que les modèles américains. Il ne voit aucune raison que le pays ne parvienne pas à combler son retard : le temps, le talent et les capitaux sont alignés, même si ces puces dépendent encore de composants venus des Pays-Bas ou de Taïwan.

L’autre grand défi de cette course technologique, c’est l’électricité qui pèse entre 60 et 70 % du coût d’un token, l’unité de mesure de l’IA. D’où le programme de transfert de données est-ouest, Eastern Data, Western Computing: les data centers sont construits près des nouvelles sources d’énergie solaire et éolienne de l’ouest désertique, tandis que les usages se développent dans les grandes villes de l’est. Résultat, les modèles chinois consomment moins de tokens pour une même tâche, à un coût unitaire inférieur. Un argument qui pousse certains acteurs européens et américains à envisager de recourir à ces modèles.

Un regard optimiste et positif sur l’IA

Mais le contraste est aussi culturel. De récentes études montrent que 83 % des Chinois portent un regard positif sur les produits utilisant l’IA, contre environ 40 % aux États-Unis et 41 % en France. Pour prouver cet emballement, il raconte qu’à Shanghai, en mars dernier, des ingénieurs de Tencent installaient le programme OpenClaw, un outil open source pour créer des agents, sur les ordinateurs des passants, pour moins de 40 euros. Premier usage cité par les nouveaux utilisateurs : piloter son portefeuille boursier.